L’histoire des villes, grandes et petites, celle de l’État et des sociétés occupent une place importante dans les recherches du Centre Roland Mousnier : autant d’échelons qui agissent sur le comportement des individus et des groupes sociaux. La pluralité des approches et des méthodes est restée une priorité du centre. Parallèlement, à la confection d’instruments de travail (outils statistiques, prosopographies, relevés topographiques), la recherche a privilégié les jeux d’échelle : du cadre parisien aux approches comparatives avec d’autres pays européens (l’Angleterre), puis à plus petite échelle, la Russie et l’Amérique. La question de l’environnement constitue aussi un thème transversal important, qu’il s’agisse du domaine institutionnel et judiciaire, du cadre urbain ou encore des questions écologiques, entre villes et espaces ruraux. Du point de vue de l’histoire culturelle et intellectuelle, le cadre urbain est aussi privilégié pour développer la réflexion sur l’économie politique, les savoirs de l’État ainsi que sur les modes de consommation artistiques (opéra, ballet). Le travail s’est organisé principalement autour de trois sous-axes :

– « Sociétés urbaines »
– « Pouvoir et société »
– « Économie politiques, statistiques et bases de données »

1) Sociétés urbaines

« Sociétés urbaines » touche d’abord au cas de Paris capitale. Responsable du Centre de Topographie historique de Paris des Archives nationales, lié par une convention à l’UMR 8596 et, à ce titre, rattachée à la direction de recherche d’histoire urbaine de l’Europe occidentale, sous la responsabilité du professeur Abad, Yvonne-Hélène Le Maresquier a travaillé dans le cadre du CRM et dans celui des missions de service public du DOC (département de l’orientation et de la communication des archives nationales). Elle a contribué à l’accueil des lecteurs aux attentes variées et aux recherches sur les familles parisiennes au bas Moyen Âge, sur les maisons (la construction, la manière d’habiter) et sur le paysage urbain imaginé et vécu du XIIIe au XVe siècle. Le fichier des parcelles parisiennes (60 000 fiches, XIIIe siècle à La Révolution) fournit la clef de nombreuses recherches. Mme Le Maresquier vient de terminer le dépouillement des déclarations au terrier du roi dont elle a rédigé le répertoire manuscrit par rue (Q1 109915A à 36B). Elle participe également à des groupes de recherche sur Paris (Centre de Topographie partenaire) : l’ANR ALPAGE (Analyse diachronique de l’espace urbain parisien, approche géomatique) (2007-20010) et le groupe de recherche sur les Caves parisiennes (à partir de 2008). Elle s’est enfin occupée de l’organisation de la Journée d’étude en partenariat avec l’UFR d’histoire de Paris I « Paris, terrain d’histoires » (31 mai 2011) et des conclusions.

Un second chantier s’intéresse à l’environnement, entre villes et sociétés industrielles. Les travaux de Charles-François Mathis, à ce propos, ont porté sur la compréhension de l’impact des bouleversements industriels et urbains, tels qu’engagés depuis la fin du XVIIIe siècle, sur la perception de l’environnement naturel. Son attention s’est portée d’abord sur l’Angleterre, du fait de son exemplarité. D’où l’ouvrage publié avec l’aide du CRM In Nature We Trust (PUPS, 2010) qui a reçu le prix livre d’histoire de l’Europe, décerné par l’Association des historiens, sous le patronage du président du Parlement européen. Ces travaux lui ont également permis de parfaire ses connaissances sur l’histoire culturelle britannique, comme en témoigne le manuel co-dirigé avec le Pr. Dominique Barjot (Le monde britannique, 1815-1931, Armand Colin, 2009). Charles-François Mathis a ensuite étendu ses recherches au reste de l’Europe (« Mobiliser pour l’environnement en Europe et aux Etats-Unis », Revue XXe siècle, janvier-mars 2012), et plus particulièrement à la France, en particulier à l’occasion d’un colloque international d’une cinquantaine d’intervenants, organisé en 2010 avec le soutien du CRM, et en coordination avec Jean-François Mouhot (Georgetown

University) sur la thématique « une protection de la nature et de l’environnement à la française ? », qui donne lieu à deux publications (numéro spécial Ecologie et politique, mars 2012 ; ouvrage chez Champ Vallon, à paraître en janvier 2013).
Des enquêtes ont été aussi ouvertes sur l’histoire culturelle des sociétés urbaines. Laurent Vissière a développé un axe de recherche qui concerne le genre des cris de Paris, qui commence au XIIIe siècle, et permet d’aborder la question largement méconnue du paysage sonore médiéval. Cette recherche va déboucher prochainement sur un colloque à Poitiers (24-25 mai 2012) : Cris, jurons et chansons. Entendre les « paysages sonores du Moyen Age et de la Renaissance », en collaboration avec Laurent Hablot. Françoise Dartois-Lapeyre cherche à mieux connaître la pratique des danseurs, qui exercent leur art essentiellement dans les grandes villes dotées de théâtres, pour la plupart récemment édifiés. Le phénomène de la mode affecte le répertoire urbain, qui attire d’autant plus qu’il joue sur la nouveauté d’une façon parfois ambiguë.Rares sont les théâtres dotés d’un corps de ballet important, aussi le renom s’acquiert-il essentiellement dans la capitale, mais aussi en acceptant une grande mobilité, comme pour le cas de Noverre, qui acquit une réputation solide à Lyon, mais se produisit aussi sur plusieurs scènes parisiennes et dans différentes cours. Françoise Dartois-Lapeyre a retracé la carrière, en partie provinciale, et plutôt atypique, du maître de ballet et danseur. Enfin, « le statut de la danseuse à l’Académie royale de musique » a été précisé dans Marie Sallé danseuse du XVIIIe siècle (2008).

2) Pouvoir et société

« Pouvoir et société s’organise d’abord autour d’une histoire administrative et sociale de la justice. Reynald Abad a consacré l’essentiel de son temps de recherche à l’achèvement de son enquête sur la grâce judiciaire en France sous les règnes de Louis XV et Louis XVI, sujet jusqu’alors totalement ignoré, tant par les historiens que par les historiens du droit. Grâce à l’exploitation des papiers de travail des procureurs généraux du parlement de Paris (fonds Joly de Fleury, conservé au département des manuscrits de la BnF) et dans une moindre mesure des registres criminels du parlement de Paris (conservée dans la série X des Archives nationales), il a rédigé une monographie qui détaille et analyse l’économie de la grâce, à la fois sous l’angle de l’histoire sociale, de l’histoire judiciaire et de l’histoire administrative. Cet ouvrage a été publié sous le titre La Grâce du roi. Les lettres de clémence de Grande Chancellerie au XVIIIe siècle, Paris, PUPS, 2011. Il a été couronné du Premier Prix Gobert 2012 par l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

C’est en outre sur la thématique de la construction de l’État moderne au XVIIe et dans la première moitié du XVIIIe siècle, que Michèle Virol a polarisé son attention, tout d’abord à propos de Vauban, ingénieur puis maréchal de Louis XIV. Ensuite, au croisement du politique, du technique et de l’économique, elle s’ets intéressée aux grands chantiers royaux ouverts à la périphérie du royaume (places-fortes, arsenaux), mais aussi à l’intérieur pour les résidences royales, les transports fluviaux et routiers. L’ampleur de ces chantiers a des conséquences sociales, car elle conduit à des déplacements d’hommes, de matériaux et de capitaux qui facilitent aussi une approche globale de l’espace du royaume. Les agents de ces aménagements (ingénieurs, intendants et scientifiques) ont été appréhendés comme des techniciens de la mise en place de l’État monarchique.

L’histoire des rapports entre politique et culture scientifique est développée dans le cadre du sous- axe « Pouvoir et société », avec le travail mené par Etienne Broglin sur les 7000 élèves du collège de Juilly. France-Dominique Liechtenhan, si elle a publié première biographie scientifique d’Elisabeth de Russie en 2007 (prix A. Gérard de l’Académie des Sciences morales et politiques), si ses recherches sur le XVIIIe siècle russe se sont poursuivies sur le règne de Pierre le Grand, si elle a préparé plusieurs éditions de mémoires de secrétaires d’ambassade dont celle du chevalier d’Eon demeurée inédite, en s’en est pas moins centrée sur la question des rapports entre pouvoir et diffusion des savoirs scientifiques, à travers le paradigme russe. Le financement de son projet sur les Français dans la vie scientifique russe a été accepté par l’ANR (contrat ANR-09-Blanc 0312-0). Il a été décidé d’organiser un colloque plus spécifiquement consacré à la francophilie et à la francophonie en Russie sous son règne (1741-1761). Ce sujet répond a un volet important de notre projet « Les Français dans la vie scientifique et intellectuelle russe, XVIIIe-XXe siècles », car ce fut à cette époque que notre langue et

notre culture se répandit en Europe orientale. Organisé à la Fondation Singer-Polignac, ce colloque international réunissait des historiens, des littéraires, des linguistes, des historiens des sciences, des spécialistes des relations internationales et des archivistes autour de ce thème commun que sont les relations franco-russes au milieu du XVIIIe siècle. Le programme sur les relations scientifiques franco- russes ayant été déclaré « projet prioritaire » par les organisateurs de l’année croisée franco-russe 2010, il a donné lieu à un colloque international à Moscou, qui a réuni vingt et un chercheurs russes, venus de la capitale comme de province, et seize chercheurs français issus de différentes institutions parisiennes. L’ensemble des actes a été publié en deux langues sous le titre Les Français dans la vie intellectuelle et scientifique en Russie (XVIIIe-XXe siècles), Moscou, Olma media Group, 2010). 2010 a vu également la tenue, en janvier 2010, du colloque international « La France et les Français en Russie (1789-1917) : de nouvelles sources pour de nouvelles recherches », organisé par l’Ecole Nationale des Chartes et les Archives nationales, avec la participation de l’UMR 8596. Un séminaire de recherche a été créé, qui est indéniablement un grand succès ; il réunit une fois par mois des spécialistes de ces questions autour d’une conférence. Pour les masters, un séminaire existe depuis 2010 (en coopération avec Marie-Pierre Rey, Univ. Paris I). Le premier volume d’une nouvelle collection « inédits russes » (SPM), consacré aux précepteurs français est en voie de publication. Un site web a été créé ; il annonce les activités de Frasciru et comporte une rubrique « articles » qui permet aux plus jeunes de se faire connaître. France-Dominique Liechtenhan continue à enseigner à l’Université catholique de Paris et a été professeur invitée à l’université technologique de Prague.

3) Économie politiques, statistiques et bases de données

Les recherches conduites depuis 2007 par Jean-François Dunyach portent principalement sur les origines intellectuelles de l’économie politique en Europe entre 1780 et 1820. Ce projet est lié à une série de travaux biographiques entrepris sur William Playfair (1759-1823), et ses productions dans le domaine de la statistique et de la pensée politique à la fin du XVIIIe siècle. Dans ce cadre, une réflexion plus générale est conduite sur la nature des Lumières écossaises et leur rapport à la constitution des savoirs d’État dans l’Europe occidentale au tournant du XIXe siècle. Parmi les axes de réflexion retenus, l’analyse de l’influence intellectuelle, tant entre catégories sociales apparemment distinctes (Lumières « officielles » et penseurs « marginaux ») qu’entre pays (analyse des transferts intellectuels, d’influence, notamment entre France et Grande-Bretagne) constituent le fondement de cet ensemble de travaux. Ces recherches ont conduit à la production de plusieurs articles, d’une journée d’études sur les Lumières écossaises organisée dans le cadre du CRM (en décembre 2010, en cours de publication aux Presses de l’Université d’Oxford), de séjours académiques et de recherches dans plusieurs université anglo-saxonnes, enfin d’activité en association avec le GDR 3434, dédié aux mondes britanniques. La participation aux activités du Séminaire franco-britannique d’histoire, accueilli et financé par le CRM, s’inscrit, depuis longtemps déjà, dans le cadre de ces activités.

Pour ce qui est de l’histoire des institutions financières et du monde de la finance, Les travaux de Thierry Claeys sont axés sur l’histoire économique, financière et sociale. Ils s’étendent sur une période allant de la fin du règne de Louis XIV jusqu’à la veille de la Première guerre mondiale. Les recherches de Thierry Claeys ont abouti à la publication d’un ouvrage intitulé Institutions financières en France au XVIIIe siècle (env. 1700 p.), en 2011, et d’un article sur les pouvoirs des contrôleurs généraux des finances. Spécialisé dans des travaux à caractère prosopographique, Thierry Claeys a publié un Dictionnaire du monde de la finance au XVIIIe siècle, qui a fait l’objet de trois éditions entre 2008 et 2011, la 3e étant une refonte importante avec des notices supplémentaires : plus de 2400 pages en deux tomes. Cette étude touche les domaines de l’histoire économique, sociale, de la famille, de la ville – par les investissements des financiers -, de l’État et de la société. En outre Thierry Claeys a produit un article sur les investissements économiques français Russie du milieu du XIXe siècle à la première mondiale, a participé à la création d’une collection Inédits russes, et a été rédacteur adjoint de la revue HES.


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